Sur les planches – Les yeux s’ouvrent, puis remplissent la salle d’une lueur poignante apportant en son sein un bonheur. La bouche s’incline pour faire place à des lèvres altérant un mouvement de va-et-vient vertical majestueux accompagné de gesticulations gracieuses des autres membres. Je me tiens là, de marbre, sur une scène criblée de craquements venant des planches vieillies par le temps invisible. J’inspire, puis je me mets à déclamer un texte supposément provenu de mon cœur. Ma langue tremble au travers des mots d’ordre, des élans de révolution et des phrases somptueuses sur les demoiselles du premier rang. Geste après geste, je traverse d’un bout à l’autre la scène sous l’allure d’un Don Quichotte d’un soir. Du jardin jusqu’au côté cour, je deviens ce que je n’ai jamais été. Devant les rideaux et sous la surveillance accrue d’une centaine de visages pénétrés par ma présence, je perds toute notion d’identité. Ils savent qui je suis. Ils peuvent définir mon être alors même que je n’en ai pas les moyens. Un seul pas suffit pour détruire toute idée d’âme et de but. Puis une autre exclamation mimée de la main pour se perdre au milieu des joutes scéniques et s’oublier sous les décombres d’un écroulement existentiel. Mon corps est là, tandis que mon esprit devient subjugué par celui d’un autre. J’apprends à vivre en devenant cet autre. Je suis en réanimation métaphysique grâce à ses mots dont je m’approprie la spontanéité. Je me rassois ensuite sur le bord du présentoir tel un vieux sage exerçant le dernier souffle de sa jeunesse. J’attends. J’attends les âmes qui chavirent sur leurs sièges au fond du théâtre. J’attends que jaillisse d’elles une pluie d’émotions inondant les unes après les autres le silence des acteurs entre les moments détonateurs. Ce n’est qu’à la toute fin de la soirée que je redeviens moi-même. Mon épuisement physique me rend enjoué par le réel. Le temps présent ralenti et soudainement je perçois beaucoup mieux cet autre théâtre dans lequel je suis constamment en activité. Il ne m’aura fallu que quelques heures passées à adopter une vie vraisemblablement fictive pour retrouver une certaine adoration pour la mienne. Acter n’est nulle autre que l’action de jouir de son corps ainsi que de la polyvalence de son esprit.

De la suprématie de l’Amour – Que font les assaillants de nos idées précieuses ? Ils martèlent ces blocs de marbre, s’acharnent tels des vautours sur les valeurs actuelles qui tôt ou tard descendront dans nos livres d’histoire. Nous nous trouvons là, au beau milieu de ces constructions utopiques subjuguées à la peur infaillible, sans baisers pour nous apaiser et sans mots pour nous écouter. Je te sens fébrile devant les cris de ces nouveaux martyrs improvisés, malgré ton apparence radieuse et ton allure enjouée. Le ciel parsemé de nuages grisés surplombe le ballet de mes yeux sur tes mains, ton visage, et ton sourire à la fois jeune et ensanglanté par les atrocités irréalistes de ce monde. « Absurde » est le mot que tu m’as glissé dans l’oreille au passage de ton outrance envers ce délire sadique. Alors je m’éloigne de la sévérité du monde: j’enfile mon manteau de cynique dans l’espoir de te sauver du dégoût humanitaire et de t’accueillir dans mon réconfort fictif. Main dans la main, nous esquivons le sérieux des visages et la sidération de ces corps animés pour nous enfuir sur ce chemin en terre battue vers cette colonne de marbre qui résiste toujours sous les coups de fusils, de marteaux, et de faucilles. L’amour des corps trahit les idéaux de ce monde et nous rappelle l’inutilité de la pensée et des croyances en tout genre. Nous sommes tous les deux accablés tant par des balles philosophiques meurtrières que par des craintes douloureuses et lointaines. Bien que tu penses différemment de moi, je t’aime, et je ne saurais m’expliquer pourquoi.

Je suis licencié. Ils m’ont mis au placard ce matin comme un vulgaire balai que l’on a tardé à remplacer après vingt ans à ramasser la poussière crasseuse et la vermine hideuse des bas-fonds du chantier. Je n’ai à peine de quoi tenir une semaine pour manger et il me fallait déjà chercher un endroit où dormir pour le mois prochain. Sans femme et sans enfants, j’erre çà et là dans les rues de ma capitale tout en prenant un plaisir enfantin à contempler les vitrines des magasins raffinés lorsque je ne suis pas à mon poste d’ouvrier. Je n’ai pas la vie de château, et pourtant mon cœur s’illumine chaque fois que je prends le métro. J’observe patiemment les costards-cravate entremêlés avec des robes à fleurs et des jupes surplombant des bas de nylon. Les humeurs passent sous mes yeux sans que je ne puisse les questionner sur leur provenance. Il y a l’heureux, le penseur, le triste et le défectueux. Tous possèdent ce que je n’ai pas : une femme, un ami sobre et enthousiaste, une apparence irréprochable ou bien une richesse matérielle injuste à la mienne.

Je sombre devant les milliers de tristesses et de joies qui inondent un monde chamboulé de part et d’autre, et pourtant je reste de marbre devant les cinq pièces de monnaie qui semblent s’enfoncer dans le creux de ma main. Je lève mes yeux vers les bâtiments, les automobiles et les ordinateurs. Je savoure intensément les images qui défilent sur les écrans à ma portée. Je contemple le monde. Je le goute de mes yeux et je m’émerveille devant ses réussites et ses pertes. Rien ne m’a jamais empêché d’être en extase devant la pose de la dernière pierre à l’édifice sur lequel j’ai travaillé. Tout m’exalte et rien ne me fige. Tout m’enivre et rien ne me suffit.

Je suis licencié. Ils m’ont mis au placard à huit heures ce matin comme un vulgaire balais que l’on a tardé à remplacer après vingt ans à ramasser les miettes de réussite et les cendres d’un présent révolu. Je n’ai à peine de quoi tenir quatre jours pour manger et il me fallait déjà chercher un toit où m’abriter de la pluie. Ce soir, j’irai dormir dans la grue avec laquelle j’ai posé la dernière pierre sur ce que j’aime considérer comme étant mon œuvre. Puis le lendemain matin, avant qu’ils me surprennent en train d’avoir un orgasme devant l’horizon qui dessine la perfectibilité de la ville, je sauterai sans quitter du regard les bas de nylon surmontés de mini-jupes charmantes qui m’accueilleront en bas.

N.L.

L’amour est un bruit qui court,
Il oscille de droite à gauche,
arborant les rumeurs de l’attirance,
Il bourdonne aux oreilles de mon cœur,
tel une abeille acharnée sur sa fleur.

Certains d’entre nous chantent l’amour dès l’aurore,
Comme la cigale à son grillon,
Puis ils attendent pendant les premières mesures,
Puis ils meurent d’angoisse au couplet suivant.

L’amour est un son sauvage, impossible à enfermer,
Il se colle aux tympans,
Dès la seconde qui suit nôtre inadvertance.

Les meilleurs d’entre nous ont tenté d’apprivoiser ce son ambigu,
Celui qui se démène entre les tons graves et aigus,
Ils ont chanté, écris, ou instrumentalisé la sonorité de nos passions,
Or c’est au dernier instant de lucidité, alors que la partition peut être relue,
Qu’il se défile pour hanter les oreilles d’une autre,
Nous laissant déchus.

Je reconnais dans ta voix ce bruit qui court,
L’amour est cette nuance qui s’interpose entre tes mots,
De par tes lèvres tu nous transmets,
Des mazurkas dansantes, des valses élégantes et des symphonies stupéfiantes.

L’amour est cette passion bruyante,
qui s’affale lourdement sur le bout de ta langue.

Le contemplateur

Nounours Lelion

I

Voilà donc le contemplateur que j’attendais :
Un homme fade,
Un personnage scellé par la beauté,
Enfermé dans l’admiration du monde.
C’est un homme doté d’une culture des émotions,
Il s’éternise dans la surprise,
Enivre l’idolâtrie sous la lune,
Et se révolte envers les choses qui n’atteignent pas son cœur.

Enfin, le contemplateur que je voulais!
Laissez-le s’extasier devant les monuments,
Permettez-lui d’observer vos vieux papiers qui dictent l’esprit,
Offrez-lui les livres de la nuit ainsi que ceux du jour,
Il lira avec attention ce que la bouche peut voir et ce dont les yeux peuvent [parler.

Soyez sans craintes, c’est le contemplateur que j’ai choisi, fidèle et attentionné [à votre égard.
Il est agréable comme l’opium et franc comme la foudre,
Il ne parle pas mais il entend,
Il ne mange pas mais il absorbe,
Il ne pense pas mais il juge,
Il ne tue pas, il encourage la vie.

Acceptez-le parmi vos dures et sombres pensées,
C’est un cadeau haut perché comme le ciel, c’est mon offrande.
Donnez-lui le nom que vous voulez, avec toutes lettres pour toutes langues.

Pour toutes les merveilles du monde, l’Homme a besoin de son contemplateur.

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