De la notion d’équilibre – N’as-tu jamais éprouvé au grand dam de ta conscience un étourdissement? Sentir graduellement sur ton nez une confusion bien lourde qui te laisse anéanti devant le monde. Il se jette soudainement dans tes yeux une mystérieuse incompréhension du présent, de tes alentours, voire de la vie elle-même. Ce bouleversement injustifié se conclut toujours par une inquiétude foudroyante. «Enfin! Qu’est-ce que tout ceci? Que se passe-t-il? Tout cela m’échappe!» Cette désinhibition mélancolique ne se termine que par son oubli. Comme si tu avais reculé d’un pas en dehors du cadre de ta vie, que d’un effort inconscient tu tournas la tête en direction opposée du théâtre pour tenter de saisir cette chose qui le regarde tel un arbitre, il ne suffit que d’une distraction venue du tableau pour retomber dans le feu de son action et te remettre à vivre en échappant dans tes souvenirs cet instant intime de déséquilibre. Moi aussi, j’ai souffert de ces ressentiments d’absurde. Il m’est arrivé de me surprendre à confondre les dalles de la cité pour un grand abîme duquel provenaient les causes de mon corps et de tout ce qui s’en suit. Puis ce n’est que d’un coup sec que la matérialité de la nature me rappelle à l’ordre. Je redeviens sans hésitation un funambule sur sa corde et je retrouve dans le vide mes pieds sur celle-ci. Sans une hécatombe ni aucune crise dépressive, je retrouve le chemin qui me mène à contempler le monde loin de mes égarements philosophiques.

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Aux apprentis philosophes – Ainsi désires-tu être sage ? Tu aimerais gonfler toi-même ta propre bouée qui te permettra de nager au milieu de cette marée noire d’idées. Un océan pèse sur ton esprit, et tu réalises soudainement combien tu ne sais pas respirer sous cette eau trouble et amère, salée et visqueuse. Vas-y ! Gonfle ta bouée ! Construis ton radeau ! Mais avec quel oxygène pourras-tu tenter ta remontée à la surface ? Où trouveras-tu le bois nécessaire pour combattre ta noyade ? Nous autres, les sages et les promoteurs de la morale, nous ne sommes que des épaves coulées au fond de ces ténèbres humides. La plupart d’entre nous ne sont devenus que des ancres coincées sous la surface. Nous voyons ces eaux toxiques et ne faisons que les ressentir au plus profond de nous-même. Il nous arrive parfois de ralentir ce courant ravageur, sans pour autant l’exterminer. Peut-être finiras-tu aussi par t’effondrer sous ces vagues avec tous ces autres condamnés. Il ne te restera plus alors qu’un maigre espoir qu’un jour nous feront barrage à ces eaux sombres et que de nos corps affalés émanera cette clarté dont nous avons tant voulu en saisir l’éclat à la hauteur des vagues. Peut-être réussiras-tu à te faire repêcher par des marins inconnus et imperceptibles depuis ces bas-fonds et si tel est le cas, je t’en prie, ne retombe pas à la mer au risque de noyer avec ton cadavre ta découverte mystérieuse.

Le syndrome de la souffrance – Tant d’hommes sont venus frapper à ma porte en gémissant sur ces maux qu’ils n’ont plus. « J’étais souffrant, dit l’un, je m’en souviens parfaitement ! Ô comme j’étais malade ! De tout et de rien ! Ai-je été frappé par la banalité vivace ? Peu m’importe puisque j’étais à l’agonie. » Aujourd’hui encore, je ne peux m’empêcher de voir l’humanité s’accabler sur ses douleurs passées et celles qu’elle n’a pas encore. Me voici dans un Occident dans lequel il faut souffrir pour exister. L’activisme fait bouillonner mon sang. Il n’est plus une guérison mais au contraire une apogée du symptôme quelconque. Plutôt que des docteurs, les penseurs ne sont plus que des ambulanciers de la morale sociétale. Autour de mon domaine, les gens ne parlent plus mais ils gémissent. L’agonie ne naît plus de la nature humaine. Elle est créée instantanément, au moindre minuscule tort qui apparaît dans nos rues. Et lorsque le fléau, lui-même ravagé par les cris de souffrance de ses victimes, finit par disparaître de notre surface, plus personne « ne souffre » de sa disparition. À croire que le bonheur et la paix ne reviennent que silencieusement au contraire de nos voix pourtant si fortes et si portantes.

Sur les planches – Les yeux s’ouvrent, puis remplissent la salle d’une lueur poignante apportant en son sein un bonheur. La bouche s’incline pour faire place à des lèvres altérant un mouvement de va-et-vient vertical majestueux accompagné de gesticulations gracieuses des autres membres. Je me tiens là, de marbre, sur une scène criblée de craquements venant des planches vieillies par le temps invisible. J’inspire, puis je me mets à déclamer un texte supposément provenu de mon cœur. Ma langue tremble au travers des mots d’ordre, des élans de révolution et des phrases somptueuses sur les demoiselles du premier rang. Geste après geste, je traverse d’un bout à l’autre la scène sous l’allure d’un Don Quichotte d’un soir. Du jardin jusqu’au côté cour, je deviens ce que je n’ai jamais été. Devant les rideaux et sous la surveillance accrue d’une centaine de visages pénétrés par ma présence, je perds toute notion d’identité. Ils savent qui je suis. Ils peuvent définir mon être alors même que je n’en ai pas les moyens. Un seul pas suffit pour détruire toute idée d’âme et de but. Puis une autre exclamation mimée de la main pour se perdre au milieu des joutes scéniques et s’oublier sous les décombres d’un écroulement existentiel. Mon corps est là, tandis que mon esprit devient subjugué par celui d’un autre. J’apprends à vivre en devenant cet autre. Je suis en réanimation métaphysique grâce à ses mots dont je m’approprie la spontanéité. Je me rassois ensuite sur le bord du présentoir tel un vieux sage exerçant le dernier souffle de sa jeunesse. J’attends. J’attends les âmes qui chavirent sur leurs sièges au fond du théâtre. J’attends que jaillisse d’elles une pluie d’émotions inondant les unes après les autres le silence des acteurs entre les moments détonateurs. Ce n’est qu’à la toute fin de la soirée que je redeviens moi-même. Mon épuisement physique me rend enjoué par le réel. Le temps présent ralenti et soudainement je perçois beaucoup mieux cet autre théâtre dans lequel je suis constamment en activité. Il ne m’aura fallu que quelques heures passées à adopter une vie vraisemblablement fictive pour retrouver une certaine adoration pour la mienne. Acter n’est nulle autre que l’action de jouir de son corps ainsi que de la polyvalence de son esprit.

Quand vont les arbres,
De leurs longues branches jusqu’au ciel,
Et que, par mégarde,
Tu m’apprends ton amour si frêle,
Je ne peux résister,
À la tentation de déposer,
Sur le seuil de ton antre émotif,
Une bougie des plus rosées.

Que ces feuilles délicates et parfaites,
S’étendent patiemment sur le courant venteux,
Et qu’avec toi, elles ne forment qu’un automne lumineux.
Que sous leurs racines fortement ancrées,
Pousse mon dédain du passé,
S’éclipse mon regret de l’avenir,
S’intensifie mon présent.

Quand vont les arbres,
Au bois des envies tempérées,
Qu’avec eux file ton sourire,
Malheureux suis-je !
de ne point être la sève,
Qui coule de leurs branchages jusqu’à tes doigts.

Où vont les arbres,
Aux avenirs fichus,
Dont les samares se posent,
Sur nos cœurs abattus ?

De la suprématie de l’Amour – Que font les assaillants de nos idées précieuses ? Ils martèlent ces blocs de marbre, s’acharnent tels des vautours sur les valeurs actuelles qui tôt ou tard descendront dans nos livres d’histoire. Nous nous trouvons là, au beau milieu de ces constructions utopiques subjuguées à la peur infaillible, sans baisers pour nous apaiser et sans mots pour nous écouter. Je te sens fébrile devant les cris de ces nouveaux martyrs improvisés, malgré ton apparence radieuse et ton allure enjouée. Le ciel parsemé de nuages grisés surplombe le ballet de mes yeux sur tes mains, ton visage, et ton sourire à la fois jeune et ensanglanté par les atrocités irréalistes de ce monde. « Absurde » est le mot que tu m’as glissé dans l’oreille au passage de ton outrance envers ce délire sadique. Alors je m’éloigne de la sévérité du monde: j’enfile mon manteau de cynique dans l’espoir de te sauver du dégoût humanitaire et de t’accueillir dans mon réconfort fictif. Main dans la main, nous esquivons le sérieux des visages et la sidération de ces corps animés pour nous enfuir sur ce chemin en terre battue vers cette colonne de marbre qui résiste toujours sous les coups de fusils, de marteaux, et de faucilles. L’amour des corps trahit les idéaux de ce monde et nous rappelle l’inutilité de la pensée et des croyances en tout genre. Nous sommes tous les deux accablés tant par des balles philosophiques meurtrières que par des craintes douloureuses et lointaines. Bien que tu penses différemment de moi, je t’aime, et je ne saurais m’expliquer pourquoi.

À genoux, je remercie la douce Éléos,
D’avoir nargué ma souffrance.
Les pieds et les mains liés,
Je brûle dans les flammes de cet abîme,
Si sombre et haineux qu’il soit,
Alors même que pousse à mes pieds,
Un lilas fébrile et rayonnant.
De par sa petite taille,
Il ne peut subir tout ce chaos ambiant,
Cette frénésie engendrée par Moros,
M’entraînant dans une immesurable démence envers mon destin.
À genoux, je remercie Éléos,
D’avoir fait apparaître sous mes yeux,
Un lilas innocent, se rapprochant de moi,
Sans la moindre attention pour l’horreur causée par son frère.
Me voilà dans cet instant, dépourvu de mots devant ce tableau divin,
Un soleil floral et une fatalité odieuse,
Mon souffle se coupe à l’instant où Nyx surgit,
Des pétales tout justes éclos.

Je suis licencié. Ils m’ont mis au placard ce matin comme un vulgaire balai que l’on a tardé à remplacer après vingt ans à ramasser la poussière crasseuse et la vermine hideuse des bas-fonds du chantier. Je n’ai à peine de quoi tenir une semaine pour manger et il me fallait déjà chercher un endroit où dormir pour le mois prochain. Sans femme et sans enfants, j’erre çà et là dans les rues de ma capitale tout en prenant un plaisir enfantin à contempler les vitrines des magasins raffinés lorsque je ne suis pas à mon poste d’ouvrier. Je n’ai pas la vie de château, et pourtant mon cœur s’illumine chaque fois que je prends le métro. J’observe patiemment les costards-cravate entremêlés avec des robes à fleurs et des jupes surplombant des bas de nylon. Les humeurs passent sous mes yeux sans que je ne puisse les questionner sur leur provenance. Il y a l’heureux, le penseur, le triste et le défectueux. Tous possèdent ce que je n’ai pas : une femme, un ami sobre et enthousiaste, une apparence irréprochable ou bien une richesse matérielle injuste à la mienne.

Je sombre devant les milliers de tristesses et de joies qui inondent un monde chamboulé de part et d’autre, et pourtant je reste de marbre devant les cinq pièces de monnaie qui semblent s’enfoncer dans le creux de ma main. Je lève mes yeux vers les bâtiments, les automobiles et les ordinateurs. Je savoure intensément les images qui défilent sur les écrans à ma portée. Je contemple le monde. Je le goute de mes yeux et je m’émerveille devant ses réussites et ses pertes. Rien ne m’a jamais empêché d’être en extase devant la pose de la dernière pierre à l’édifice sur lequel j’ai travaillé. Tout m’exalte et rien ne me fige. Tout m’enivre et rien ne me suffit.

Je suis licencié. Ils m’ont mis au placard à huit heures ce matin comme un vulgaire balais que l’on a tardé à remplacer après vingt ans à ramasser les miettes de réussite et les cendres d’un présent révolu. Je n’ai à peine de quoi tenir quatre jours pour manger et il me fallait déjà chercher un toit où m’abriter de la pluie. Ce soir, j’irai dormir dans la grue avec laquelle j’ai posé la dernière pierre sur ce que j’aime considérer comme étant mon œuvre. Puis le lendemain matin, avant qu’ils me surprennent en train d’avoir un orgasme devant l’horizon qui dessine la perfectibilité de la ville, je sauterai sans quitter du regard les bas de nylon surmontés de mini-jupes charmantes qui m’accueilleront en bas.

N.L.

L’amour est un bruit qui court,
Il oscille de droite à gauche,
arborant les rumeurs de l’attirance,
Il bourdonne aux oreilles de mon cœur,
tel une abeille acharnée sur sa fleur.

Certains d’entre nous chantent l’amour dès l’aurore,
Comme la cigale à son grillon,
Puis ils attendent pendant les premières mesures,
Puis ils meurent d’angoisse au couplet suivant.

L’amour est un son sauvage, impossible à enfermer,
Il se colle aux tympans,
Dès la seconde qui suit nôtre inadvertance.

Les meilleurs d’entre nous ont tenté d’apprivoiser ce son ambigu,
Celui qui se démène entre les tons graves et aigus,
Ils ont chanté, écris, ou instrumentalisé la sonorité de nos passions,
Or c’est au dernier instant de lucidité, alors que la partition peut être relue,
Qu’il se défile pour hanter les oreilles d’une autre,
Nous laissant déchus.

Je reconnais dans ta voix ce bruit qui court,
L’amour est cette nuance qui s’interpose entre tes mots,
De par tes lèvres tu nous transmets,
Des mazurkas dansantes, des valses élégantes et des symphonies stupéfiantes.

L’amour est cette passion bruyante,
qui s’affale lourdement sur le bout de ta langue.

Le contemplateur

Nounours Lelion

I

Voilà donc le contemplateur que j’attendais :
Un homme fade,
Un personnage scellé par la beauté,
Enfermé dans l’admiration du monde.
C’est un homme doté d’une culture des émotions,
Il s’éternise dans la surprise,
Enivre l’idolâtrie sous la lune,
Et se révolte envers les choses qui n’atteignent pas son cœur.

Enfin, le contemplateur que je voulais!
Laissez-le s’extasier devant les monuments,
Permettez-lui d’observer vos vieux papiers qui dictent l’esprit,
Offrez-lui les livres de la nuit ainsi que ceux du jour,
Il lira avec attention ce que la bouche peut voir et ce dont les yeux peuvent [parler.

Soyez sans craintes, c’est le contemplateur que j’ai choisi, fidèle et attentionné [à votre égard.
Il est agréable comme l’opium et franc comme la foudre,
Il ne parle pas mais il entend,
Il ne mange pas mais il absorbe,
Il ne pense pas mais il juge,
Il ne tue pas, il encourage la vie.

Acceptez-le parmi vos dures et sombres pensées,
C’est un cadeau haut perché comme le ciel, c’est mon offrande.
Donnez-lui le nom que vous voulez, avec toutes lettres pour toutes langues.

Pour toutes les merveilles du monde, l’Homme a besoin de son contemplateur.

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