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Mai 16

Métaphysique du sentiment amoureux (fragments I, II, III, & IV)

I

Seules les âmes tourmentées par leur attirance vers d’autres semblables sont en mesure d’accéder à son essence et de la définir. Elles sont, au grand regret de celles qui ne connaissent pas la volonté d’aimer, trop subjuguées par leurs souffrances et leurs joies divines au point qu’elles ne peuvent saisir avec les mots des dialectes les plus lointains les contours et les couleurs de cette attraction mystique. Elles éprouvent, voilà tout. À la vue d’un corps inexplicablement désiré, elles éprouvent cette chose située entre le désir et le sentiment. Elles décontemplent. Un corps amoureux défait sa perception du monde pour la reconstruire ensuite avec comme rose-des-vents son homologue sentimental. « Aimer », c’est ainsi que les hommes l’appellent, est plus qu’une destruction d’une admiration modeste envers le monde. Il s’agit du décès de la capacité de l’un à saisir la réalité qui lui est extérieure, secondé par la naissance instantanée d’une tentative d’y pénétrer. C’est à ce moment précis que réside cette chose que les poètes frôlent chaque fois qu’ils tentent de décrypter ces émois aussi épiques que spirituels. Une âme dite « amoureuse » est une tentative de pénétration dans le plus grand cru de la nature. Un désir de donner, une fraction d’envie. Ce ne sont que les diverses métamorphoses d’un mouvement sensationnel en direction du tableau naturel. Or le vrai délire mystérieux, c’est-à-dire ce qui motive les êtres à s’unir et provoque en eux des éloges philosophiquement vertigineuses sur cette habileté qui leur ait donnée n’est pas cette tentation de transcendance elle-même, mais, bien au contraire, la volonté insatiable de savoir si elle s’achève ou non.

Rares sont ceux qui décontemplent en toute liberté sans le souci d’être abîmés par ce réel dont ils ont essayé d’innombrables fois d’en faire partie. Ils vivent et sont horriblement épris par leurs atroces douleurs lorsqu’ils ne peuvent transcender ce dôme qui les distance de ce qu’ils ont si souvent glorifié sans laisser place à la moindre exténuation. Jadis ils contemplaient comme aucune autre créature n’en était capable. Leur maîtrise de leur étonnement envers la faune et la flore se tenait sur le pic de la perfection. Ils regorgeaient de la plus intense série d’émotions, réagissaient avec grâce et sublimité aux manifestations de ce décor botanique alors même qu’il n’aurait pu ne pas se présenter sous leurs arcs sensoriels. Puis un jour, pendant qu’un soleil s’immisçait sous les cieux, ils mirent fin à leur étonnement philosophique, et surmontèrent la sagesse du visiteur. Ensemble, ils commencèrent à embrasser les sujets de leur contemplation et se mirent à danser sous le ciel qui semblait laisser paraître lui aussi l’ombre d’un sentiment. Ils trouvèrent en eux une passion que seuls les poètes dotés de la sensibilité la plus aigüe peuvent en palper la forme sans jamais en percevoir le fond. Ce sont des êtres qui ont cessé de contempler le monde pour aimer et vivre parmi ce qui est afin de devenir à leur tour eux-mêmes contemplés. C’est ainsi que dans toute rencontre futile au cours de laquelle deux corps se choquent, deux âmes se touchent, ou que deux mains s’enlacent, que « vivre » devient « aimer ». [que la pendule humaine transite de « vivre » à « aimer ».]

« Il est si imprudent d’escalader les massifs du cœur que seuls certains sages peuvent prétendre en connaître les environs. Les initiés se perdent trop souvent et tous sans exception finissent un jour ou l’autre par aboutir aux mêmes sanctions morales. La métaphysique de l’esprit est une médecine dangereuse pour son investigateur. Heureux est celui qui contre toute attente arrive à ressortir de ces tunnels sombres sans issues avec dans sa main celle de sa nouvelle compagne et dans l’autre la compréhension absolue de ce phénomène passionnel.

II

La sagesse du visiteur – Entre dans ces lieux qui ne te connaissent pas encore. Laisse-toi porter par leurs enchantements muraux. Il réside en ton sein une satisfaction béate de ne pas prendre contact avec ces nouveaux espaces. Tel un visiteur qui passe devant une sculpture saisissante, tu n’y touches point sachant que son éclat est déjà parfait tel qu’il est. Ainsi va le sage visiteur dont le regard encombre les sujets beaucoup plus que ses propres mains.

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