21

Mar 15

Élégies de Varsovie

Élégies de Varsovie

Nounours Lelion

I

Moi qui ai jadis dressé des colonnes de louanges,
Admiré les créatures féminines se pavaner sous les cieux,
En sifflant de doux chants grégoriens au nom des anges,
Me voici à présent châtié dans l’horreur par des titans vicieux.

Pas un muguet ni un lilas ne peuvent assouvir la peine,
Qui décompose ma chair déjà meurtrie,
Mon fardeau bien lourd s’étend au-delà des plaines,
Et me presse d’implorer Apollon sa compassion et sa merci.

Pas une rose ne me sourit, pas un arbre ne m’étourdit,
Ni la lueur de mon affection, ni la pureté de mon âme,
Ne savent ramener à mes yeux,
Une beauté qui puisse tenir entre mes mains.

Pas une fleur ne m’égaie, pas un fruit ne m’interdit,
D’être pauvre en amour et avide d’allégresse,
Ainsi suis-je dépourvu de chaleur et de gentillesse.

Je recouvre la rudesse de mes mains,
D’un drap de soie, de dentelle et de délicatesse,
Ainsi me reste-t-il mes lèvres,
Condamnées à toucher des mots essoufflés.

Moi qui ai sans cesse fait l’éloge de mon bonheur !
Arboré fièrement l’étendard de l’optimisme,
Et contemplé la beauté dès la petite heure,
Je me vois maintenant épris de nostalgie,
Submergé dans l’amertume et dévoré par le pessimisme.

Il coule le long de ma jambe,
Sa tendresse trempée de sueur,
Sous la lumière cuisante de son aura,
Puis vint se poser sa main sur mon cœur.

Au travers du hublot se révèle sous mes pieds,
Un océan ténébreux mis à sang et à feu,
Il se dévoile devant mes yeux,
Ma pénible et atroce fatalité.

II

Ô Amour! Si loué soit-il!
Celui dont les sutures ne peuvent retenir une plaie aussi profonde que le [plus grand abîme,
Celui qui soustrait l’envie à la bonté,
Celui dont tout nous plaît et rien ne suffit.

Ô Amour, véritable Amour,
Celui qui retire l’Homme de sa vie,
Le plonge dans une mer de douces souffrances éternelles,
Attendant qu’il trouve la raison et l’audace de renoncer,
Tel un homme trouve le courage de se tuer.

Ô Amour! Vénérable Amour,
Par qui les hommes ne peuvent déceler la souffrance du plaisir,
Et demandent la mort plaisante contre la vie éternellement souffrante.

 

Je suis à genoux, implorant ton pardon et tes honneurs,
Retire cette asthénie de mon regard pétri,
Redonne à mon cœur la force et l’espoir,
De retrouver ma passion enivrante,
De revivre les pulsions qui eurent rassuré mes nuits.
Je ne puis aimer de nouveau,
Je ne puis oublier de sitôt,
Le pays qui m’eut tant choyé,
Autant que sa fille au charmant visage,
Sa patrie, son paysage.

III

Parlez-moi de la Pologne,
Ce pauvre pays accablé d’un ciel gris,
Cette terre où nulle femme ne pardonne,
Les cœurs masculins d’aimer sans cris,

Je revois dans l’ombre Zuzanna sous sa robe fleurie,
Ses yeux bleus imbibés d’enthousiasme et de furie,
Ma Polonaise me manque et je manque à Varsovie.

Warszawa, là où les femmes restent gracieuses sous les bombes,
Warszawa, ville d’un communisme éclipsant les mazurkas dans l’ombre,
Ô grande cité des désirs insolites,
Comme tu es si désirable!
Je te pris de revenir à moi,
Tant mes jambes demandent à revisiter tes lieux honorables.

Zuzanna, montre-moi encore la campagne Cracovienne,
Enlacée par les kilomètres de mines de sel,
Embrassée par des autels aux allures chrétiennes,
Brûle moi vivant sous les flammes du dragon de Wawel,
Puis ramène moi saint et sauf sur nôtre avenue Nowy Swìat,
Bénie soit-elle pour ses crèmes fraîches,
Et ses demoiselles qui chantent « nie chcę grać ! »

Ma très chère Zuzia,
Dans tes yeux je perçois ton peuple autrefois crucifié,
Dans ta voix résonne ce Christ renaissant de ses cendres,
Telle Varsovie ressuscitée d’un déluge pétrifiant.

Zuzanna me quitte et mon ambition renaît,
Je perds une polonaise et j’en retrouve vingt autres en musique,
La mazurka est de nouveau dansée sur la colline,
Par des Polkas folkloriques,
Arborées de fleurs rouges, vertes et jaunes,
Contre toute attente historique.

IV

À l’aube de mon retour fatidique,
Soudainement se dessine à l’horizon,
Une sirène, dont la voix délicate charme l’océan,
Sous l’aurore de ma résignation sentimentale,
Ai-je levé les yeux sur une déesse éclectique.

Son sourire de nymphe en ma direction,
Secondé par ses yeux débordants de joie,
Est un ange qui m’apporte sa bénédiction,
Puis un saint me montrant la foi.

Ses cheveux d’or attachés,
Font trembler mes yeux de profane,
Je ne sais comment admirer,
La demoiselle qui surpasse la Femme.

La malchance m’est inévitable,
Devant ces créatures de l’au-delà,
Et pourtant elle délaisse ses semblables,
Pour un malheureux tout juste défait de sa croix.

Je retrouve ce lilas et ce muguet autrefois célébrés,
Et souhaite les glisser dans sa chevelure,
Espérant qu’elle veuille rester,
Afin d’outrepasser l’Amour et ses murs.

S’avance alors devant la foule,
Le malheureux sans miracle,
Tremblant, fébrile sous sa peau dégradable,
Couverte de sueur boueuse et de tendresse oubliée.

« Que les astres se réunissent autour de mon sors,
Je n’ai que faire de cette infamie qui les gagne!
Que les dieux s’agenouillent sur mes ruines,
Il est trop tard pour eux de me rajeunir,
Le diable est déjà réjoui de cette anarchie éparse.

J’ai traversé les terres et les océans,
Combattu les idées figées dans vos pierres,
Et me voilà rescapé de vos morales creuses!

Je suis un nouvel adorateur,
Celui dont nulle frontière ne peut arrêter la passion,
Et dont la vertu sentimentale est divine,
Je ne peux exister que dans les yeux d’autrui,
Qui perçoivent la haine à surmonter,
Entre chaque battement du cœur.
L’Amour est une vie soudaine
et sa mort une adoration éternelle.


Élégies de Varsovie par Nounours Lelion est une série de quatre poèmes portant sur le récit d’un voyage effectué en Pologne par l’auteur en juillet 2013. Ce texte a remporté la seconde place dans la catégorie poésie du concours littéraire étudiant Marianopolis – Brébeuf le 20 mars 2015.