I

Seules les âmes tourmentées par leur attirance vers d’autres semblables sont en mesure d’accéder à son essence et de la définir. Elles sont, au grand regret de celles qui ne connaissent pas la volonté d’aimer, trop subjuguées par leurs souffrances et leurs joies divines au point qu’elles ne peuvent saisir avec les mots des dialectes les plus lointains les contours et les couleurs de cette attraction mystique. Elles éprouvent, voilà tout. À la vue d’un corps inexplicablement désiré, elles éprouvent cette chose située entre le désir et le sentiment. Elles décontemplent. Un corps amoureux défait sa perception du monde pour la reconstruire ensuite avec comme rose-des-vents son homologue sentimental. « Aimer », c’est ainsi que les hommes l’appellent, est plus qu’une destruction d’une admiration modeste envers le monde. Il s’agit du décès de la capacité de l’un à saisir la réalité qui lui est extérieure, secondé par la naissance instantanée d’une tentative d’y pénétrer. C’est à ce moment précis que réside cette chose que les poètes frôlent chaque fois qu’ils tentent de décrypter ces émois aussi épiques que spirituels. Une âme dite « amoureuse » est une tentative de pénétration dans le plus grand cru de la nature. Un désir de donner, une fraction d’envie. Ce ne sont que les diverses métamorphoses d’un mouvement sensationnel en direction du tableau naturel. Or le vrai délire mystérieux, c’est-à-dire ce qui motive les êtres à s’unir et provoque en eux des éloges philosophiquement vertigineuses sur cette habileté qui leur ait donnée n’est pas cette tentation de transcendance elle-même, mais, bien au contraire, la volonté insatiable de savoir si elle s’achève ou non.

Rares sont ceux qui décontemplent en toute liberté sans le souci d’être abîmés par ce réel dont ils ont essayé d’innombrables fois d’en faire partie. Ils vivent et sont horriblement épris par leurs atroces douleurs lorsqu’ils ne peuvent transcender ce dôme qui les distance de ce qu’ils ont si souvent glorifié sans laisser place à la moindre exténuation. Jadis ils contemplaient comme aucune autre créature n’en était capable. Leur maîtrise de leur étonnement envers la faune et la flore se tenait sur le pic de la perfection. Ils regorgeaient de la plus intense série d’émotions, réagissaient avec grâce et sublimité aux manifestations de ce décor botanique alors même qu’il n’aurait pu ne pas se présenter sous leurs arcs sensoriels. Puis un jour, pendant qu’un soleil s’immisçait sous les cieux, ils mirent fin à leur étonnement philosophique, et surmontèrent la sagesse du visiteur. Ensemble, ils commencèrent à embrasser les sujets de leur contemplation et se mirent à danser sous le ciel qui semblait laisser paraître lui aussi l’ombre d’un sentiment. Ils trouvèrent en eux une passion que seuls les poètes dotés de la sensibilité la plus aigüe peuvent en palper la forme sans jamais en percevoir le fond. Ce sont des êtres qui ont cessé de contempler le monde pour aimer et vivre parmi ce qui est afin de devenir à leur tour eux-mêmes contemplés. C’est ainsi que dans toute rencontre futile au cours de laquelle deux corps se choquent, deux âmes se touchent, ou que deux mains s’enlacent, que « vivre » devient « aimer ». [que la pendule humaine transite de « vivre » à « aimer ».]

« Il est si imprudent d’escalader les massifs du cœur que seuls certains sages peuvent prétendre en connaître les environs. Les initiés se perdent trop souvent et tous sans exception finissent un jour ou l’autre par aboutir aux mêmes sanctions morales. La métaphysique de l’esprit est une médecine dangereuse pour son investigateur. Heureux est celui qui contre toute attente arrive à ressortir de ces tunnels sombres sans issues avec dans sa main celle de sa nouvelle compagne et dans l’autre la compréhension absolue de ce phénomène passionnel.

II

La sagesse du visiteur – Entre dans ces lieux qui ne te connaissent pas encore. Laisse-toi porter par leurs enchantements muraux. Il réside en ton sein une satisfaction béate de ne pas prendre contact avec ces nouveaux espaces. Tel un visiteur qui passe devant une sculpture saisissante, tu n’y touches point sachant que son éclat est déjà parfait tel qu’il est. Ainsi va le sage visiteur dont le regard encombre les sujets beaucoup plus que ses propres mains.

Sur les planches – Les yeux s’ouvrent, puis remplissent la salle d’une lueur poignante apportant en son sein un bonheur. La bouche s’incline pour faire place à des lèvres altérant un mouvement de va-et-vient vertical majestueux accompagné de gesticulations gracieuses des autres membres. Je me tiens là, de marbre, sur une scène criblée de craquements venant des planches vieillies par le temps invisible. J’inspire, puis je me mets à déclamer un texte supposément provenu de mon cœur. Ma langue tremble au travers des mots d’ordre, des élans de révolution et des phrases somptueuses sur les demoiselles du premier rang. Geste après geste, je traverse d’un bout à l’autre la scène sous l’allure d’un Don Quichotte d’un soir. Du jardin jusqu’au côté cour, je deviens ce que je n’ai jamais été. Devant les rideaux et sous la surveillance accrue d’une centaine de visages pénétrés par ma présence, je perds toute notion d’identité. Ils savent qui je suis. Ils peuvent définir mon être alors même que je n’en ai pas les moyens. Un seul pas suffit pour détruire toute idée d’âme et de but. Puis une autre exclamation mimée de la main pour se perdre au milieu des joutes scéniques et s’oublier sous les décombres d’un écroulement existentiel. Mon corps est là, tandis que mon esprit devient subjugué par celui d’un autre. J’apprends à vivre en devenant cet autre. Je suis en réanimation métaphysique grâce à ses mots dont je m’approprie la spontanéité. Je me rassois ensuite sur le bord du présentoir tel un vieux sage exerçant le dernier souffle de sa jeunesse. J’attends. J’attends les âmes qui chavirent sur leurs sièges au fond du théâtre. J’attends que jaillisse d’elles une pluie d’émotions inondant les unes après les autres le silence des acteurs entre les moments détonateurs. Ce n’est qu’à la toute fin de la soirée que je redeviens moi-même. Mon épuisement physique me rend enjoué par le réel. Le temps présent ralenti et soudainement je perçois beaucoup mieux cet autre théâtre dans lequel je suis constamment en activité. Il ne m’aura fallu que quelques heures passées à adopter une vie vraisemblablement fictive pour retrouver une certaine adoration pour la mienne. Acter n’est nulle autre que l’action de jouir de son corps ainsi que de la polyvalence de son esprit.

De la suprématie de l’Amour – Que font les assaillants de nos idées précieuses ? Ils martèlent ces blocs de marbre, s’acharnent tels des vautours sur les valeurs actuelles qui tôt ou tard descendront dans nos livres d’histoire. Nous nous trouvons là, au beau milieu de ces constructions utopiques subjuguées à la peur infaillible, sans baisers pour nous apaiser et sans mots pour nous écouter. Je te sens fébrile devant les cris de ces nouveaux martyrs improvisés, malgré ton apparence radieuse et ton allure enjouée. Le ciel parsemé de nuages grisés surplombe le ballet de mes yeux sur tes mains, ton visage, et ton sourire à la fois jeune et ensanglanté par les atrocités irréalistes de ce monde. « Absurde » est le mot que tu m’as glissé dans l’oreille au passage de ton outrance envers ce délire sadique. Alors je m’éloigne de la sévérité du monde: j’enfile mon manteau de cynique dans l’espoir de te sauver du dégoût humanitaire et de t’accueillir dans mon réconfort fictif. Main dans la main, nous esquivons le sérieux des visages et la sidération de ces corps animés pour nous enfuir sur ce chemin en terre battue vers cette colonne de marbre qui résiste toujours sous les coups de fusils, de marteaux, et de faucilles. L’amour des corps trahit les idéaux de ce monde et nous rappelle l’inutilité de la pensée et des croyances en tout genre. Nous sommes tous les deux accablés tant par des balles philosophiques meurtrières que par des craintes douloureuses et lointaines. Bien que tu penses différemment de moi, je t’aime, et je ne saurais m’expliquer pourquoi.

Je suis licencié. Ils m’ont mis au placard ce matin comme un vulgaire balai que l’on a tardé à remplacer après vingt ans à ramasser la poussière crasseuse et la vermine hideuse des bas-fonds du chantier. Je n’ai à peine de quoi tenir une semaine pour manger et il me fallait déjà chercher un endroit où dormir pour le mois prochain. Sans femme et sans enfants, j’erre çà et là dans les rues de ma capitale tout en prenant un plaisir enfantin à contempler les vitrines des magasins raffinés lorsque je ne suis pas à mon poste d’ouvrier. Je n’ai pas la vie de château, et pourtant mon cœur s’illumine chaque fois que je prends le métro. J’observe patiemment les costards-cravate entremêlés avec des robes à fleurs et des jupes surplombant des bas de nylon. Les humeurs passent sous mes yeux sans que je ne puisse les questionner sur leur provenance. Il y a l’heureux, le penseur, le triste et le défectueux. Tous possèdent ce que je n’ai pas : une femme, un ami sobre et enthousiaste, une apparence irréprochable ou bien une richesse matérielle injuste à la mienne.

Je sombre devant les milliers de tristesses et de joies qui inondent un monde chamboulé de part et d’autre, et pourtant je reste de marbre devant les cinq pièces de monnaie qui semblent s’enfoncer dans le creux de ma main. Je lève mes yeux vers les bâtiments, les automobiles et les ordinateurs. Je savoure intensément les images qui défilent sur les écrans à ma portée. Je contemple le monde. Je le goute de mes yeux et je m’émerveille devant ses réussites et ses pertes. Rien ne m’a jamais empêché d’être en extase devant la pose de la dernière pierre à l’édifice sur lequel j’ai travaillé. Tout m’exalte et rien ne me fige. Tout m’enivre et rien ne me suffit.

Je suis licencié. Ils m’ont mis au placard à huit heures ce matin comme un vulgaire balais que l’on a tardé à remplacer après vingt ans à ramasser les miettes de réussite et les cendres d’un présent révolu. Je n’ai à peine de quoi tenir quatre jours pour manger et il me fallait déjà chercher un toit où m’abriter de la pluie. Ce soir, j’irai dormir dans la grue avec laquelle j’ai posé la dernière pierre sur ce que j’aime considérer comme étant mon œuvre. Puis le lendemain matin, avant qu’ils me surprennent en train d’avoir un orgasme devant l’horizon qui dessine la perfectibilité de la ville, je sauterai sans quitter du regard les bas de nylon surmontés de mini-jupes charmantes qui m’accueilleront en bas.

N.L.