Tu dois hurler dans un dialecte qui ne peut résonner qu’au milieu d’un paysage sauvage. Tes doigts s’agrippent aux barreaux du lit tandis que tes pieds s’étirent de toutes leurs forces. Crie de douleur sur ce dessein qui t’es attribué, laisse ruisseler sur tes pommettes le flot d’un malheur continu à la fois démesuré et sans présages. Au plus haut de ta souffrance, à peine as-tu atteint son pic, sans patience ni espoir pour atténuer cette névrose vicérale, tu verras devant tes yeux apparaître une figure éphémère qui t’enseignera ton tout dernier ressort. Après quelques temps de réflexion avec ou sans rationalité sur cette nouvelle hypnose biblique, tu finiras par écouter les paroles de tes proches, et de ton néant existentiel surgira la croyance qu’un jour le soleil s’élèvera au-dessus de ton corps dans un silence de mort, apportant avec lui l’harmonie autre fois subjuguée par la cause de ta folie romanesque. Il t’importe peu de savoir si cette prophétie philosophique s’accomplira tant et aussi longtemps qu’elle donne à ton âme le droit de prolonger sa danse mystique. C’est ainsi que les revirements et tous les autres délires du cœur s’émancipent dans un calme de tempête : d’un corps à un autre, d’un prénom au suivant, sans l’ombre d’un détour vers l’arrière et sous la pression insipide des pendules qui nous poussent à « continuer aveuglément. »

Aux nuages éphémères qui se hissent si haut,
Dont la blancheur illumine le trouble des eaux,
Valsent sous des formes apaisantes,
D’une bourrasque à une autre, d’une voile à une autre,
En une scène théâtrale innocente.
Ils s’évaporent aussi vite,
Que chaque souci des marins perdus.

Jusqu’où iront les pathologistes de notre corps collectif ? Où se dessinera en fin l’horizon de nos maux sociétaux par lesquels l’existence humaine s’est définie ? La foule semble s’être enclenchée dans un mouvement de va-et-vient intellectuel dont nul ne saurait dire si celui-ci est aléatoire ou chorégraphié. Que sais-je des enjeux dits « cruciaux » sur la question des sexes, puisqu’il m’importe uniquement d’avoir à mon bras mon complément romantique autant inconnu du monde qu’il m’est connu à moi-même. Que n’ai-je à faire des gémissements du peuple sur sa santé morale, alors que lui-même ne peut être que son seul et unique médecin. Les arbres ont un jour dominé en hauteur sur les hommes, puis à ce jour ce sont eux qui les surplombent à présent. L’humanité semble elle-même se fixer un coût pour s’être donnée le privilège de passer d’une technicité romantique à celle d’un type dit « technologique. » D’une manière qui m’est vaguement inconnue, je parviens à miroiter mon existence parmi les créatures rationnelles pour entrevoir les contours de mon ombre à la fois substantielle et incorporelle, et que vois-je ? De la perte, de l’angoisse, de la dérision amoureuse dans un monde qui ne demande qu’à se détester de lui-même et des plantes.

« Un monde absurde. » Voilà une des plus terribles maladies diagnostiquées sur ce ramassis d’êtres bipèdes à la peau douce et à l’esprit rugueux. J’ai choisi ce cancer comme pathologie collective pour comprendre ce dans quoi je suis forcé de nager jusqu’à en mourir. J’aime dans un monde absurde. Je suis aimant dans un monde qui ne m’offre pas de manière déterministe un amour muni de sens. Il est de mon devoir de romantiser le monde pour faire en sorte que ce qui m’apparaît comme étant un « vide de sens » devienne ni vide, ni plein.

 

N. L.


 

Il s’agit d’un premier brouillon d’un nouvel aphorisme que je suis entrain d’écrire. J’ai emprunté le titre à Novalis afin d’offrir la thèse que l’amour serait la solution pour tisser de nouveau un lien avec l’Être et faire face à tout l’absurde que le monde actuel possède.

 

“Jusqu’où iront les pathologistes de notre corps collectif ? Où se dessinera en fin l’horizon de nos maux sociétaux par lesquels l’existence humaine s’est définie ?”

Il ne faut plus chercher loin pour définir ce qu’est une société, un peuple, une nation, ou l’espèce humaine en général. La définition se donne a priori dès lors qu’une nouvelle crise identitaire se pointe à nos porte, dès lors qu’un nouvel enjeux ou qu’une nouvelle problématique sensée invoquer tout le monde soit d’un côté soit d’un autre. Toutes les problématiques actuelles auxquelles nous faisons face contre notre gré sont ce qui définit la société occidentale (car dans tout ce que je dis, je ne m’addresse uniquement qu’à la société occidentale). Le “corps collectif” réfère à la société occidentale, et “l’horizon de nos maux sociétaux” à la limite des problématiques qui nous sont imposées par tous les dénonciateurs et les révoltés. Au-delà de tout ce tumulte politique et sociologique qui fait vibrer l’Occident jour et nuit se trouve une autre définition de l’être humain.

“Que sais-je des enjeux dits « cruciaux » sur la question des sexes, puisqu’il m’importe uniquement d’avoir à mon bras mon complément romantique autant inconnu du monde qu’il m’est connu à moi-même.”

Ma position par rapport au féminisme, à la question des genres, etc. se définit de part mon état amoureux. Ma considération par rapport à ces enjeux est adaptée à mon état en tant qu’être aimant.

 

“Que n’ai-je à faire des gémissements du peuple sur sa santé morale, alors que lui-même ne peut être que son seul et unique médecin.”

Beaucoup se plaignent de la situation de la société alors qu’eux-mêmes en sont à la fois la cause et le remède.

 

“L’humanité semble elle-même se fixer un coût pour s’être donnée le privilège de passer d’une technicité romantique à celle d’un type dit « technologique. »”

Référence à l’essai de Martin Heidegger sur la question de la technique. La technicité romantique veut dire la technê en tant que “bringing-forth”, et la technicité technologique réfère au concept de technê en tant que “challenging-forth”.

I

Aux nuages éphémères qui se hissent si haut,
Dont la blancheur illumine le trouble des eaux,
Valsent sous des formes apaisantes,
En une scène théâtrale innocente.
Ils s’évaporent aussi vite,
Que chaque souci des marins perdus.

II

« C’est ainsi que les revirements et tous les autres délires du cœur s’émancipent dans un calme d’après tempête : d’un corps à un autre, d’un prénom au suivant, sans l’ombre d’un détour vers l’arrière et sous la pression invisible des pendules qui nous poussent à « continuer aveuglément. »

III

« Elle devient un autre et je m’efforce de l’en empêcher. Je tente de toutes mes forces d’aller à l’encontre de ce dessein dans l’espoir qu’elle ne devienne pas une poupée de joie parmi les jouets de ma connaissance. »

IV

« Jadis nous étions faits l’un pour l’autre. Aujourd’hui nous nous sommes défaits l’un de l’autre. »

V

« J’ai connu trop d’hommes dont l’unique source de bonheur fût leur attachement envers une âme autre que la leur. »

VI

« Là où la foudre ne frappe jamais deux fois, l’amour se tient d’y étinceler. Au contraire du premier, l’amour, lui, frappe toujours deux fois au même endroit: lorsqu’il nait et lorsqu’il disparaît. Voilà toute la nuance du coup de foudre. »

I

Seules les âmes tourmentées par leur attirance vers d’autres semblables sont en mesure d’accéder à son essence et de la définir. Elles sont, au grand regret de celles qui ne connaissent pas la volonté d’aimer, trop subjuguées par leurs souffrances et leurs joies divines au point qu’elles ne peuvent saisir avec les mots des dialectes les plus lointains les contours et les couleurs de cette attraction mystique. Elles éprouvent, voilà tout. À la vue d’un corps inexplicablement désiré, elles éprouvent cette chose située entre le désir et le sentiment. Elles décontemplent. Un corps amoureux défait sa perception du monde pour la reconstruire ensuite avec comme rose-des-vents son homologue sentimental. « Aimer », c’est ainsi que les hommes l’appellent, est plus qu’une destruction d’une admiration modeste envers le monde. Il s’agit du décès de la capacité de l’un à saisir la réalité qui lui est extérieure, secondé par la naissance instantanée d’une tentative d’y pénétrer. C’est à ce moment précis que réside cette chose que les poètes frôlent chaque fois qu’ils tentent de décrypter ces émois aussi épiques que spirituels. Une âme dite « amoureuse » est une tentative de pénétration dans le plus grand cru de la nature. Un désir de donner, une fraction d’envie. Ce ne sont que les diverses métamorphoses d’un mouvement sensationnel en direction du tableau naturel. Or le vrai délire mystérieux, c’est-à-dire ce qui motive les êtres à s’unir et provoque en eux des éloges philosophiquement vertigineuses sur cette habileté qui leur ait donnée n’est pas cette tentation de transcendance elle-même, mais, bien au contraire, la volonté insatiable de savoir si elle s’achève ou non.

Rares sont ceux qui décontemplent en toute liberté sans le souci d’être abîmés par ce réel dont ils ont essayé d’innombrables fois d’en faire partie. Ils vivent et sont horriblement épris par leurs atroces douleurs lorsqu’ils ne peuvent transcender ce dôme qui les distance de ce qu’ils ont si souvent glorifié sans laisser place à la moindre exténuation. Jadis ils contemplaient comme aucune autre créature n’en était capable. Leur maîtrise de leur étonnement envers la faune et la flore se tenait sur le pic de la perfection. Ils regorgeaient de la plus intense série d’émotions, réagissaient avec grâce et sublimité aux manifestations de ce décor botanique alors même qu’il n’aurait pu ne pas se présenter sous leurs arcs sensoriels. Puis un jour, pendant qu’un soleil s’immisçait sous les cieux, ils mirent fin à leur étonnement philosophique, et surmontèrent la sagesse du visiteur. Ensemble, ils commencèrent à embrasser les sujets de leur contemplation et se mirent à danser sous le ciel qui semblait laisser paraître lui aussi l’ombre d’un sentiment. Ils trouvèrent en eux une passion que seuls les poètes dotés de la sensibilité la plus aigüe peuvent en palper la forme sans jamais en percevoir le fond. Ce sont des êtres qui ont cessé de contempler le monde pour aimer et vivre parmi ce qui est afin de devenir à leur tour eux-mêmes contemplés. C’est ainsi que dans toute rencontre futile au cours de laquelle deux corps se choquent, deux âmes se touchent, ou que deux mains s’enlacent, que « vivre » devient « aimer ». [que la pendule humaine transite de « vivre » à « aimer ».]

« Il est si imprudent d’escalader les massifs du cœur que seuls certains sages peuvent prétendre en connaître les environs. Les initiés se perdent trop souvent et tous sans exception finissent un jour ou l’autre par aboutir aux mêmes sanctions morales. La métaphysique de l’esprit est une médecine dangereuse pour son investigateur. Heureux est celui qui contre toute attente arrive à ressortir de ces tunnels sombres sans issues avec dans sa main celle de sa nouvelle compagne et dans l’autre la compréhension absolue de ce phénomène passionnel.

II

La sagesse du visiteur – Entre dans ces lieux qui ne te connaissent pas encore. Laisse-toi porter par leurs enchantements muraux. Il réside en ton sein une satisfaction béate de ne pas prendre contact avec ces nouveaux espaces. Tel un visiteur qui passe devant une sculpture saisissante, tu n’y touches point sachant que son éclat est déjà parfait tel qu’il est. Ainsi va le sage visiteur dont le regard encombre les sujets beaucoup plus que ses propres mains.

http://www.touchofart.eu/galeria/Marlena_Lozinska/Country_landscape_mlo13-v.jpg

De la résurrection sentimentale. – N’y a-t-il rien de plus honorable que la célébration entre frères d’un cœur revenant en-deçà des hautes cimes de son effondrement sentimental ? Ne fut-il autrefois que l’emblème d’un cadavre esseulé profondément sous la terre des festivités émotionnelles, il est dès sa nouvelle consécration un graal vénéré par un seul homme nul autre que le sien. Oui, mes très chers frères, je vous l’annonce par-delà les plus verdoyantes collines de la région de Cracovie : l’Amour est une festivité des corps enfouis sous leur nature si décisive ! Combien de fois n’avez-vous pas été contemplatifs à la vue d’une beauté féminine et de vous dire « C’est ainsi ! Comme je suis épris de cette exquise nature si gracieuse dans ces endroits aux décors fatidiques! » Chaque coup de foudre est un banquet dionysiaque, toute poésie une allégorie à ses breuvages.

Je viens vers vous en ce jour si chaud pour vous faire écouter les nouveaux battements de mon muscle chétif. L’asthénie s’en est retirée, pendant que peu à peu la senteur des terres de Provence s’immisce sous ces lieux de culte de nos émois tragiques. Voyez autour de vous descendre des arbres l’abondance issue de l’éther! Du vin! Des demoiselles et des rires ! Sous vos pieds encore trop ancrés au sol demandent des mazurkas à résonner de Gdansk à Varsovie avec l’élégance de vos bras et la splendeur joyeuse de vos visages. Tandis que Novalis se couche sous la noirceur de la nuit mystique dans un désir de mort romantique, je lève ma coupe et mes mains vers la magnificence presque palpable de celle qui a su raviver en mon sein la légèreté du temps. Que d’un court saisissement du bleuté de ses yeux il ne suffit pour savoir qu’elle existe! Que d’une longue parole il nous faut pour devenir à la fois enivré et adouci par le ton vif de sa voix. Zuzanna me quitte, et mon ambition renaît; Zuzanna me quitte, et je redeviens l’une des moitiés d’Aristophane.

Vénérables compagnons, levez vos verres en ma compagnie, car il m’importe peu de savoir réfractaire ma délicate égérie à la réciprocité de nos échanges tant je suis épris d’un désir à nouveau insoutenable de renouer avec femmes, enfants, et les sages de notre pays. Celle qui fût autrefois l’incarnation brute de mes désirs impossibles à assouvir n’est plus qu’un énième idéal véridique, et gare aux vérités! Soient-elles l’ombre qui surplombe nos tentations dites « dérisoires ».

Mes chers amis, emparez-vous de ce festin infini ! Échangez vos somptueux alcools et festoyez avec les jolies dames ! Ne portez pas attention à mon humeur, je danserai jusqu’à l’aube de ma prochaine idylle romantique.

De la notion d’équilibre – N’as-tu jamais éprouvé au grand dam de ta conscience un étourdissement? Sentir graduellement sur ton nez une confusion bien lourde qui te laisse anéanti devant le monde. Il se jette soudainement dans tes yeux une mystérieuse incompréhension du présent, de tes alentours, voire de la vie elle-même. Ce bouleversement injustifié se conclut toujours par une inquiétude foudroyante. «Enfin! Qu’est-ce que tout ceci? Que se passe-t-il? Tout cela m’échappe!» Cette désinhibition mélancolique ne se termine que par son oubli. Comme si tu avais reculé d’un pas en dehors du cadre de ta vie, que d’un effort inconscient tu tournas la tête en direction opposée du théâtre pour tenter de saisir cette chose qui le regarde tel un arbitre, il ne suffit que d’une distraction venue du tableau pour retomber dans le feu de son action et te remettre à vivre en échappant dans tes souvenirs cet instant intime de déséquilibre. Moi aussi, j’ai souffert de ces ressentiments d’absurde. Il m’est arrivé de me surprendre à confondre les dalles de la cité pour un grand abîme duquel provenaient les causes de mon corps et de tout ce qui s’en suit. Puis ce n’est que d’un coup sec que la matérialité de la nature me rappelle à l’ordre. Je redeviens sans hésitation un funambule sur sa corde et je retrouve dans le vide mes pieds sur celle-ci. Sans une hécatombe ni aucune crise dépressive, je retrouve le chemin qui me mène à contempler le monde loin de mes égarements philosophiques.

http://www.lorgane.ca/pdf/lorgane_04_vertige.pdf

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Aux apprentis philosophes – Ainsi désires-tu être sage ? Tu aimerais gonfler toi-même ta propre bouée qui te permettra de nager au milieu de cette marée noire d’idées. Un océan pèse sur ton esprit, et tu réalises soudainement combien tu ne sais pas respirer sous cette eau trouble et amère, salée et visqueuse. Vas-y ! Gonfle ta bouée ! Construis ton radeau ! Mais avec quel oxygène pourras-tu tenter ta remontée à la surface ? Où trouveras-tu le bois nécessaire pour combattre ta noyade ? Nous autres, les sages et les promoteurs de la morale, nous ne sommes que des épaves coulées au fond de ces ténèbres humides. La plupart d’entre nous ne sont devenus que des ancres coincées sous la surface. Nous voyons ces eaux toxiques et ne faisons que les ressentir au plus profond de nous-même. Il nous arrive parfois de ralentir ce courant ravageur, sans pour autant l’exterminer. Peut-être finiras-tu aussi par t’effondrer sous ces vagues avec tous ces autres condamnés. Il ne te restera plus alors qu’un maigre espoir qu’un jour nous feront barrage à ces eaux sombres et que de nos corps affalés émanera cette clarté dont nous avons tant voulu en saisir l’éclat à la hauteur des vagues. Peut-être réussiras-tu à te faire repêcher par des marins inconnus et imperceptibles depuis ces bas-fonds et si tel est le cas, je t’en prie, ne retombe pas à la mer au risque de noyer avec ton cadavre ta découverte mystérieuse.

Le syndrome de la souffrance – Tant d’hommes sont venus frapper à ma porte en gémissant sur ces maux qu’ils n’ont plus. « J’étais souffrant, dit l’un, je m’en souviens parfaitement ! Ô comme j’étais malade ! De tout et de rien ! Ai-je été frappé par la banalité vivace ? Peu m’importe puisque j’étais à l’agonie. » Aujourd’hui encore, je ne peux m’empêcher de voir l’humanité s’accabler sur ses douleurs passées et celles qu’elle n’a pas encore. Me voici dans un Occident dans lequel il faut souffrir pour exister. L’activisme fait bouillonner mon sang. Il n’est plus une guérison mais au contraire une apogée du symptôme quelconque. Plutôt que des docteurs, les penseurs ne sont plus que des ambulanciers de la morale sociétale. Autour de mon domaine, les gens ne parlent plus mais ils gémissent. L’agonie ne naît plus de la nature humaine. Elle est créée instantanément, au moindre minuscule tort qui apparaît dans nos rues. Et lorsque le fléau, lui-même ravagé par les cris de souffrance de ses victimes, finit par disparaître de notre surface, plus personne « ne souffre » de sa disparition. À croire que le bonheur et la paix ne reviennent que silencieusement au contraire de nos voix pourtant si fortes et si portantes.

Sur les planches – Les yeux s’ouvrent, puis remplissent la salle d’une lueur poignante apportant en son sein un bonheur. La bouche s’incline pour faire place à des lèvres altérant un mouvement de va-et-vient vertical majestueux accompagné de gesticulations gracieuses des autres membres. Je me tiens là, de marbre, sur une scène criblée de craquements venant des planches vieillies par le temps invisible. J’inspire, puis je me mets à déclamer un texte supposément provenu de mon cœur. Ma langue tremble au travers des mots d’ordre, des élans de révolution et des phrases somptueuses sur les demoiselles du premier rang. Geste après geste, je traverse d’un bout à l’autre la scène sous l’allure d’un Don Quichotte d’un soir. Du jardin jusqu’au côté cour, je deviens ce que je n’ai jamais été. Devant les rideaux et sous la surveillance accrue d’une centaine de visages pénétrés par ma présence, je perds toute notion d’identité. Ils savent qui je suis. Ils peuvent définir mon être alors même que je n’en ai pas les moyens. Un seul pas suffit pour détruire toute idée d’âme et de but. Puis une autre exclamation mimée de la main pour se perdre au milieu des joutes scéniques et s’oublier sous les décombres d’un écroulement existentiel. Mon corps est là, tandis que mon esprit devient subjugué par celui d’un autre. J’apprends à vivre en devenant cet autre. Je suis en réanimation métaphysique grâce à ses mots dont je m’approprie la spontanéité. Je me rassois ensuite sur le bord du présentoir tel un vieux sage exerçant le dernier souffle de sa jeunesse. J’attends. J’attends les âmes qui chavirent sur leurs sièges au fond du théâtre. J’attends que jaillisse d’elles une pluie d’émotions inondant les unes après les autres le silence des acteurs entre les moments détonateurs. Ce n’est qu’à la toute fin de la soirée que je redeviens moi-même. Mon épuisement physique me rend enjoué par le réel. Le temps présent ralenti et soudainement je perçois beaucoup mieux cet autre théâtre dans lequel je suis constamment en activité. Il ne m’aura fallu que quelques heures passées à adopter une vie vraisemblablement fictive pour retrouver une certaine adoration pour la mienne. Acter n’est nulle autre que l’action de jouir de son corps ainsi que de la polyvalence de son esprit.